Deux heures du matin, la montre sonne, personne n’ose vraiment bouger dans notre boîte de pick-up. J’ose ouvrir mon sac de couchage au péril de mon nez et tente d’enfiler le plus vite possible mes vêtements chauds. Pas une seconde à perdre, je dois aller démarrer le moteur, sans quoi il nous serait presque impossible de manger. Il fait trop froid, vraiment trop froid. On est motivé à bloc. Quelques bonnes pelletées de gruau, un café et on est parti. La Ruée vers l’or nous attend. Le temps est glacial, dans les -35, le vent est présent et nous siffle à l’oreille. On ne peu pas skier sans doudoune, c’est humainement impossible.
Les premiers km sont difficiles, je réajuste ma tuque, mes mitaines, car la moindre infiltration d’air me rend agressif. Le froid est vraiment intense. Je croise Damien alors qu’il met son capuchon.. Derrière ses nombreuses couches lui couvrant le visage, il me crie : « Merde Frank, là y fait frette en cri…… de tab….. pour être dans les Hautes- Gorges .On va souffrir mon gars, je te le dis « c’est sérieux » et le voilà parti l’air toujours aussi motivé, mais quel bargo. Faire du ski de fond en doudoune ça arrive pas tous les jours, autant en profiter. Arrivé sur la rivière le froid me transperce littéralement. J’ai froid au crâne, aux doigts et mes pieds, je ne sais pas mes pieds…
Les 15 km nous séparant de notre objectif sont déjà derrière nous. Maintenant, à chacun sa méthode pour changer de vêtement. Pour ma part, mes bas secs sont prêts, sur le dessus de mon sac avec une paire de semelles chauffantes, le changement sera rapide. Il se doit d’être rapide. Debout dans le traîneau j’enfile mes bas, colle mes semelles et me prépare à mettre mes bottes d’escalade. Soudain je réalise que notre réchaud de secours a, pour je ne sais quelle raison, laissé échapper du gaz. Je patauge maintenant avec mes précieux bas dans une soupe gazière incroyablement froide .Quelle merde, mais quelle merde. Je remets alors mes vieux bas qui trainent dans la neige, les trouvant plus attirant que ceux imbibés de gaz. Le mal était fait. Au départ de l’approche j’avais un sentiment de roche à la place de mes pieds. Un sentiment trop souvent ressenti par le passé. Des années d’escalade de glace au Québec ça laisse des traces et surtout aux pieds.

Le soleil se pointe tranquillement, on a tôt fait de se taper les deux premières longueurs en simultané .On est dans les temps, et on est toujours aussi motivé. La première longueur plus technique est pour moi. Un M6 assez intimidant avec son départ plutôt facile, suivi d’une traverse délicate assez engagée et nous voilà partis dans la mythique Ruée vers l’or. La suite me donne des frissons. Après le rétablissement suivant la traverse : de la belle glace m’emmène dans un dévers très soutenu parsemé de roches instables variant de quelques millièmes à quelques pieds. La grimpe est technique en raison de l’instabilité des roches et la présence de petites bolts rouillées qui ne m’inspirent pas vraiment confiance. Merci aux ouvreurs, il faisait quand même chaud au cœur à clipper. La sortie dans un dièdre avec un beau glaçon à gauche m’a tout pris. La glace très mince et un grand écart pour atteindre le glaçon m’ont permis de me sortir de là indemne. Quelques mètres de bonne vielle glace cassante et me voilà assis dans mon relais, Oufff!
Les gars ne tardent pas trop à me rejoindre. Je repars tout de suite pour la prochaine étape. Une superbe longueur de glace en 5 suit, elle aurait été probablement plus agréable s’il ne faisait toujours pas aussi fret.., mais bon je fais avec. Avant de perdre les gars de vue je les vois faire les cents pas sur le relais. Gauche droite gauche droite, tape du pied, secoue le pied mon Dieu qu’ils on l’air de souffrir. Pour ma part je vous épargne les détails… Plus vite, il faut aller plus vite je distance les vis et enfin je plante un relais. Yan arrive le premier, le rack est déjà près sur une sangle. Il a tôt fait de s’équiper et il est parti .Il est toujours aussi motivé, je le vois dans ses yeux, focus et plein de fougue. Du Grand Yannick Girard.
La prochaine longueur fait peur, une légère tour de glace s’élève en ligne droite vers du terrain mixte. Damien et moi regardons Yan progresser. Après chacun de ces mouvements la glace grince et sonne creux, je grimace rien qu’à l’entendre. Il grimpe avec dextérité cette tour de cristal toute en finesse et arrive au sommet. Toujours pas de protection la glace est trop mauvaise. Il nous fait quelques bonnes blagues commentant sa situation, quoi de mieux qu’un peu d humour pour faire redescendre la pression. La tour est détachée d’une bonne douzaine de pouces de la paroi, et la voie de mixte plus haut est encore loin, très loin. « Les gars je ne me sens pas nécessairement au bon endroit au bon moment dans ma vie présentement ». Je pouffe de rire, pour moi ça voulait tout dire : si Yannick dit ça, on ne passe pas. Une chute d’où il était aurait eu de graves conséquences pour lui et possiblement pour nous. Il nous est toujours difficile de retraiter d’un projet si longtemps espéré. On avait beau avoir toute la motivation du monde, la voie n’était tout simplement pas formée. La nature nous disait non, pas encore cette année. Malgré les conditions sibériennes que nous endurions depuis des heures on avait un petit pincement au cœur. Pour moi une chose était indéniable. Yan risquait gros dans se pitch de malade, et je lui étais reconnaissant d’avoir l’intelligence et l’expérience de retraiter. On tourne la page et à la prochaine fois. Nous avions quand même quatorze heures d’activité intense dans le corps et il nous fallait redescendre puis skier jusqu’au camion, 15 km plus loin. La journée n’était pas terminée.
On chausse nos skis . On n’a plus d’eau, elle est gelée depuis sept heures ce matin. On n’a plus de bouffe tout est gelé comme du granit. Moins d’énergie avec un petit sourire en coin, je pars, les gars sont devant moi. Malgré l’échec de notre tentative je me sens terriblement bien. Mon corps souffre, je ne sens plus mes pieds depuis mon petit bain et j’ai anormalement soif. Malgré ça mon esprit est serein, comme si je devais être là à ce moment exact de ma vie. Finalement après une trentaine de galettes de neige ingérées, et une vingtaine d’heures de dur combat, on arrive enfin au camion. Grosse journée, on est dimanche soir et on travaille tous demain. Il nous faut quand même revenir à Québec . La route sera longue et la chaleur nous fait fermer les yeux, ils sont presque incontrôlables .Cinquante six dollars de Mc Donald plus tard j’arrive enfin chez moi. Je vais me coucher complètement exténué et juste avant de fermer les yeux, deux choses me viennent à l’esprit :
-Parfois nos plus beaux exploits se voient à travers nos échecs,
-Et que la nature est le roi, il faut qu’on fasse avec.
P-S : une petite dernière aussi. -35 dans les Hautes- Gorges ça n’est pas vraiment une bonne idée!
François Bédard